Habiter le monde reste une lourde tâche ; on ne peut nier la difficulté à être au monde. "Dans le premier cas je vis, dans le second je suis vécu": on pourrait étendre ce constat tiré d'une vidéo de Mathieu Bouvier à l'ensemble des travaux présentés ici, tout genre confondu. Les images servent de support à tous les désirs d'affirmation de soi; les artistes aspirent légitimement à prendre part à un monde ouvert, en apparence seulement, car tout semble joué d'avance, glissant, fragmentaire bien que global, libre mais lisse, aseptisé et désaffecté... 
Certains choisissent alors de susciter le conflit avec le réel, avec un autre-double à la fois révélateur et concurrent ou avec les autres au sens le plus large : brutalité du couple Judith JOSSO/Kate ROSS (où le combat est constant pour affirmer son individualité : l'autre est nécessaire, voire indispensable à l'affirmation de soi-même), parcours d'obstacles de Julien PREVIEUX (pour qui la seule façon de connaître les limites de son propre corps et de celui des autres est de se heurter à eux). Dans les vidéos très picturales de Hsiao MEI-LING, l'individu se reflète dans une matière mouvante qui fixe des portraits éphémères, comme le point culminant d'une rencontre qui révèle l'individu aux autres et à lui-même. Condition nécessaire, passage obligé d'êtres qui se cherchent... Je vis ?

D'autres nous signalent que l'échange qui nous fait exister passe par des codes normés de consommation : 
- consommation d'images produites par l'industrie cinématographique hollywoodienne que Brice DELLSPERGER revisite en substituant ses doubles au jeu des acteurs, perturbant ainsi l'identification habituelle du spectateur au héros, à l'histoire. 
- consommation d'objets fictifs chez Jean-Luc MENETRIER, moins par leur absence de l'image que par le flou autour de leur origine de fabrication. Les objets détiennent-ils la vérité sur le monde ? est-ce la science ? Ou plutôt le marketing qui nous identifie via la caméra (objet impersonnel) à tous les consommateurs possibles. 
Nous consommons également de la relation humaine à l'intérieur de cadres rigides et étouffants de sécurité. 
Nous sommes vécus.

  Quel étrange langage que celui des réseaux informatiques et restitué par Jérôme LEUBA, où notre solitude n'a d'égale que celle de notre voisin, où notre corps est interdit de mise en scène de la parole. Cette parole est également absente des compositions inquiétantes de Philippe SCHWINGER et Frédéric MOSER dans lesquelles les personnages se retrouvent comme prisonniers d'une normalité confortable. Le temps paraît long, le temps prend la fuite, les silhouettes restent statiques. 

Les artistes se complairaient-ils dans un désœuvrement très fin de siècle ou ne serait-ce pas un certain corollaire de l'abondance ? Le réel est source de frustration, d'insatisfaction…Alors on fuit, on tourne en rond. Ce mouvement circulaire produit de l'immobilité au final, de la passivité, des douloureuses introspections du côté de l'inconscient. " On n'a pas prise sur, on est en proie à…", Le monde nous échappe.  Autant se retrancher dans la solitude comme Laëtitia BENAT…Ou alors, rouler sans autre but que la fuite, combler des espaces vides, remplacer le désœuvrement de l'existence par l'illusion du mouvement, jouer à exister ( " La crevaison ou le monde qui va " de Mathieu BORODINE et Pierre MAZET.)
Demeure l'espoir de se lever chaque matin et comme dans le Tryptique du même nom, "d'aller voir si la rose avait éclose "… voir si le réel peut être encore transfiguré, aller voir du côté des petites utopies de l'art.

Marie-Claire Astor, Pierre-Yves Cartillier - Mars 99
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