| Habiter
le monde reste une lourde tâche ; on ne peut nier la difficulté
à être au monde. "Dans le premier cas je vis, dans le second
je suis vécu": on pourrait étendre ce constat tiré
d'une vidéo de Mathieu Bouvier à l'ensemble des travaux
présentés ici, tout genre confondu. Les images servent de
support à tous les désirs d'affirmation de soi; les artistes
aspirent légitimement à prendre part à un monde ouvert,
en apparence seulement, car tout semble joué d'avance, glissant,
fragmentaire bien que global, libre mais lisse, aseptisé et désaffecté...
Certains choisissent alors de susciter le conflit avec le réel, avec un autre-double à la fois révélateur et concurrent ou avec les autres au sens le plus large : brutalité du couple Judith JOSSO/Kate ROSS (où le combat est constant pour affirmer son individualité : l'autre est nécessaire, voire indispensable à l'affirmation de soi-même), parcours d'obstacles de Julien PREVIEUX (pour qui la seule façon de connaître les limites de son propre corps et de celui des autres est de se heurter à eux). Dans les vidéos très picturales de Hsiao MEI-LING, l'individu se reflète dans une matière mouvante qui fixe des portraits éphémères, comme le point culminant d'une rencontre qui révèle l'individu aux autres et à lui-même. Condition nécessaire, passage obligé d'êtres qui se cherchent... Je vis ? D'autres nous signalent que
l'échange qui nous fait exister passe par des codes normés
de consommation :
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Quel étrange langage
que celui des réseaux informatiques et restitué par Jérôme
LEUBA, où notre solitude n'a d'égale que celle de notre
voisin, où notre corps est interdit de mise en scène de la
parole. Cette parole est également absente des compositions inquiétantes
de Philippe SCHWINGER et Frédéric MOSER dans lesquelles
les personnages se retrouvent comme prisonniers d'une normalité
confortable. Le temps paraît long, le temps prend la fuite, les silhouettes
restent statiques.
Les artistes se complairaient-ils
dans un désœuvrement très fin de siècle ou ne serait-ce
pas un certain corollaire de l'abondance ? Le réel est source de
frustration, d'insatisfaction…Alors on fuit, on tourne en rond. Ce mouvement
circulaire produit de l'immobilité au final, de la passivité,
des douloureuses introspections du côté de l'inconscient.
" On n'a pas prise sur, on est en proie à…", Le monde nous échappe.
Autant se retrancher dans la solitude comme Laëtitia BENAT…Ou
alors, rouler sans autre but que la fuite, combler des espaces vides, remplacer
le désœuvrement de l'existence par l'illusion du mouvement, jouer
à exister ( " La crevaison ou le monde qui va " de Mathieu BORODINE
et Pierre MAZET.)
Marie-Claire
Astor, Pierre-Yves Cartillier - Mars 99
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